Vingt ans après les premières alertes, les injections esthétiques illégales ne relèvent plus du phénomène marginal mais d’un marché parallèle structuré. Notre enquête, réalisée par le journaliste Laurent Lesage pour ANTI-AGE TV dont nous faisons une synthèse dans cet article, révèle l’ampleur d’une économie souterraine qui recrute sur les réseaux sociaux, contourne les règles sanitaires et expose des milliers de patients à des risques graves.
Deux questions essentielles se posent : comment protéger les patients face à des actes esthétiques sans médecins ? Quand les pouvoirs publics en lien avec les professionnels de santé vont-ils vraiment réagir et régler ce sujet ?
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Des rendez-vous hors cadre médical qui défigurent…
La scène est devenue presque ordinaire. Une demande envoyée sur un réseau social, une réponse immédiate, un acompte en ligne, puis un rendez-vous fixé… chez une inconnue. Pas de cabinet, pas de dossier médical, pas de consentement éclairé. Plusieurs témoignages recueillis décrivent la même expérience : la rapidité encourage, le prix attire… et tout ceci se banalise.
C’est souvent sur place que le doute apparaît. Les patients qui témoignent sans révéler lors identité racontent avoir compris tardivement que la personne qui allait injecter n’était pas médecin. D’autres disent ne pas avoir vu le produit utilisé. La scène, décrite quasi systématiquement, illustre ce glissement qui transforme un acte médical en un acte barbare.
Ces récits illustrent une réalité que les professionnels observent désormais quotidiennement : si rien ne se passe très rapidement l’acte esthétique risque de sortir du champ médical pour entrer dans un univers hybride, entre service beauté et prestation clandestine.
Une demande massive, un vide exploité
La démocratisation de la médecine esthétique a profondément modifié le paysage. Les gestes autrefois exceptionnels sont devenus ordinaires, encouragés par la visibilité permanente des réseaux sociaux et l’évolution du rapport à l’image. Selon la dernière étude d’opinion réalisée par Norstat pour l’Hémicycle, près de 40 % des Français déclarent avoir déjà eu recours, ou envisager d’avoir recours, à un acte de médecine esthétique au cours de leur vie. Chez les femmes de 18 à 35 ans, cette proportion atteint 52 %.
Cette normalisation a créé une demande rapide, immédiate, parfois impulsive. Lorsque l’offre médicale apparaît trop éloignée, trop chère ou trop lente, une alternative s’installe mécaniquement. Les fake injectors prospèrent dans cet interstice. Elles reprennent les codes de la médecine sans en assumer les obligations, proposant des rendez-vous rapides, souvent à domicile, avec une disponibilité permanente.
Les « fake injectors » – ces praticiens sans aucun diplôme médical – prospèrent dans cet interstice. Elles reprennent les codes de la médecine sans en assumer les obligations. Les témoignages évoquent des rendez-vous tardifs, des déplacements à domicile, une disponibilité permanente. Le modèle séduit par sa simplicité. Il donne l’illusion d’un service de proximité alors qu’il repose sur l’absence de garanties.
Plusieurs acteurs du secteur parlent désormais d’un marché parallèle structuré. Des formations privées circulent, parfois à l’étranger, permettant à de nouvelles injectrices d’entrer rapidement sur le marché. Les réseaux sociaux assurent la visibilité et accélèrent la reproduction du phénomène. Chaque compte fermé est remplacé par d’autres. Le mouvement suit la logique des plateformes : viralité, imitation, expansion.
Des complications réelles, une invisibilité persistante
Dans les cabinets médicaux, les conséquences sont déjà visibles. Les praticiens évoquent des consultations destinées à corriger des injections réalisées hors cadre : asymétries, infections, nécroses, résultats irréversibles. Des cas suffisamment fréquents pour inquiéter.
La difficulté tient à la mesure du phénomène. Les patientes parlent peu, hésitent à porter plainte ou minimisent l’incident. Cette invisibilité entretient l’idée d’un risque limité. Pourtant, tous les témoignages convergent sur un point, l’absence de traçabilité. Les produits peuvent provenir de circuits parallèles, être mal conservés ou mal dosés. Les risques sont immenses.
Au-delà du geste très dangereux, l’absence de suivi constitue un risque majeur. Lorsqu’une complication survient, le système de soins intervient en aval, sans avoir encadré l’acte initial. Ce décalage transforme une pratique individuelle en question collective.
Le corps médical face à la démedicalisation
Ce constat a rapproché des spécialités parfois divisées. Dermatologues, chirurgiens plasticiens et médecins généralistes ont la même lecture : la médecine esthétique ne disparaît pas, elle se déplace. Lorsque l’offre médicale n’est pas suffisamment structurée, l’illégal prend le relais.
Tous les professionnels insistent sur la nécessité de structurer et d’organiser un accès sécurisé plutôt que de se limiter à la répression. Former davantage de médecins, clarifier les compétences, reconnaître la discipline comme une pratique structurée : ces propositions visent à réduire l’espace occupé par les « fake injectors ». La protection des patients passe d’abord par l’organisation de l’offre.
La dimension économique devrait aussi renforcer l’urgence. L’activité clandestine échappe aux charges et aux obligations réglementaires, créant une concurrence asymétrique… et fait perdre beaucoup d’argent à l’état.
De l’alerte sanitaire à l’action politique
Le phénomène a désormais franchi une étape : il est entré dans le débat public. Les témoignages, la mobilisation du corps médical et la visibilité sur les réseaux ont créé un effet de seuil. La question n’est plus marginale, elle est institutionnelle.
Début février, un colloque consacré à la médecine esthétique et à ses dérives s’est tenu à l’Assemblée nationale, organisé par L’Hémicycle. Ce moment marque un changement de ton. Les discussions ne portaient plus sur l’existence du problème, mais sur les réponses possibles. Formation, traçabilité, responsabilité des plateformes, coordination entre autorités : les axes sont identifiés. Ce qui manque encore, c’est le fait d’agir avec force… et de manière concertée.
Car pendant que le débat s’installe, le marché parallèle continue de croître. Chaque compte fermé réapparaît ailleurs. Les réseaux mafieux forment de nouveaux injecteurs. La logique numérique accélère ce que la régulation ralentit.
La question posée par les fake injectors dépasse désormais l’esthétique. Elle interroge la capacité du système de santé à protéger les patients face à un simulacre de médecine imitée, commercialisée et exercée hors cadre. Elle impose une réponse politique, évidemment – législative, réglementaire, numérique – mais pas uniquement.
Elle appelle aussi une réponse du Conseil National de l’Ordre des Médecins, chargée de clarifier les périmètres, de sécuriser les parcours et de rendre lisible ce qui relève du médical. Elle exige aussi une coordination réelle de l’ensemble des corps médicaux – dermatologues, chirurgiens plasticiens, médecins esthétiques – longtemps fragmentés mais désormais confrontés à un enjeu commun : préserver le caractère médical de l’injection.
L’urgence n’est plus de constater, mais d’agir. Va-t-on enfin organiser l’offre médicale esthétique pour répondre à la demande réelle des patients ? Va-t-on reconnaître pleinement le rôle des médecins formés en médecine esthétique et leur permettre d’exercer dans un cadre clair, sécurisé et lisible, afin de réduire l’espace laissé aux fake injectors ?
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