Dr Pierre Bonetti
Longévité, IA et biomarqueurs font entrer la beauté dans une ère où prévention, personnalisation et preuve scientifique redéfinissent la valeur.
En 2024, l’espérance de vie dans l’Union européenne atteint 81,5 ans. En 2050, près d’un Européen sur trois aura 65 ans ou plus. Cette évolution invite la beauté à passer de la correction des signes de l’âge à la préservation durable des fonctions de la peau. Le 14 juillet dernier, la Commission européenne a publié son troisième rapport sur la transformation démographique de l’Union. Il souligne que les Européens vivent plus longtemps que jamais et que le vieillissement de la population va profondément modifier notre rapport au corps, à la santé et à l’apparence. Une bascule de fond se dessine : le passage d’une logique anti âge à une logique de longévité. Pendant des décennies, la beauté a vendu de la correction : effacer une ride, gommer une tache, compenser une perte de fermeté. Demain, elle devra davantage préserver une fonction, prévenir une dégradation et accompagner la trajectoire biologique de chaque peau.
Le mouvement est déjà perceptible. Selon l’étude The Future of Wellness 2025 de McKinsey, jusqu’à 60 % des consommateurs considèrent le fait de vieillir en bonne santé comme une priorité ou un sujet très important. En médecine, cette évolution se traduit par la notion de healthspan, le nombre d’années vécues en bonne santé. J’applique ce raisonnement à la peau à travers le Skin Span : conserver une peau saine, fonctionnelle et résiliente le plus longtemps possible. Ce glissement ouvre une ère plus prédictive. Avant qu’un signe ne devienne visible, une phase silencieuse voit déjà certains équilibres biologiques se modifier. C’est là que se situe une partie de la création de valeur future. La beauté de demain ne pourra plus reposer uniquement sur le récit ou la promesse. Elle devra aussi s’appuyer sur des éléments plus précis et mesurables. Plusieurs univers convergent déjà : intelligence artificielle, biomarqueurs, analyse prédictive et, demain, jumeau numérique de la peau.
Selon le rapport State of Fashion: Beauty de Business of Fashion et McKinsey, le marché mondial de la beauté représentait 441 milliards de dollars en 2024 et devrait croître d’environ 5 % par an jusqu’en 2030. Le soin de la peau représente à lui seul 41 % des ventes. Dans cet environnement, l’intelligence artificielle ne remplacera pas le médecin. Elle pourra devenir un outil de personnalisation à grande échelle, depuis la recherche et le développement jusqu’au suivi des usages et à la démonstration de l’effi cacité. Cette évolution modifie aussi la notion de premium. Le surcroît de prix ne pourra plus être justifié par le seul flacon, le discours de marque ou l’expérience sensorielle.
Ces dimensions resteront essentielles, car la beauté demeure un univers de désir et d’émotion. Mais elles devront être accompagnées d’une exigence plus forte sur la qualité des matières, la sécurité, la formulation et l’effi cacité démontrée. Le même rapport souligne que 63 % des consommateurs ne considèrent pas les marques premium comme plus performantes que les marques grand public. La science ne rendra pas la beauté froide. Elle peut au contraire lui apporter une nouvelle forme de crédibilité, d’utilité et de désirabilité. Le nouveau luxe sera aussi celui de la preuve. Cette exigence impose enfin deux disciplines. La personnalisation, d’abord. Il n’existe pas une seule manière de vieillir, mais des trajectoires cutanées différentes. Deux personnes du même âge peuvent présenter des états biologiques très éloignés. Deux rides apparemment similaires peuvent avoir des causes différentes. Une réponse standardisée atteint donc rapidement ses limites. L’enjeu sera de mieux comprendre l’histoire de la peau, son environnement et son évolution afin d’adapter le soin dans le temps. La personnalisation ne doit pas être un simple argument marketing : elle doit permettre de proposer une réponse plus pertinente à une réalité biologique individuelle.

« La personnalisation doit permettre de proposer une réponse plus pertinente à une réalité biologique individuelle. »
La transparence, ensuite. Plus les outils de diagnostic, les biomarqueurs et l’intelligence artificielle progresseront, plus les consommateurs seront amenés à partager des données sur leur peau et leur santé. En retour, ils demanderont de la clarté sur leur utilisation, sur les limites des technologies employées et sur les preuves associées aux promesses. Les acteurs qui sauront industrialiser la personnalisation et la preuve tout en préservant cette confiance disposeront d’un avantage décisif.
C’est aussi à cette condition que la convergence entre cosmétique, médecine et technologie pourra créer une valeur durable. Le secteur de la beauté entre ainsi dans un nouveau contrat avec le consommateur : ne plus seulement corriger ce qui est visible, mais mieux comprendre la biologie de la peau afin d’agir plus tôt, plus précisément et plus durablement. La beauté de demain ne cherchera plus seulement à masquer le temps. Elle visera à prolonger les années pendant lesquelles la peau reste saine, fonctionnelle et résiliente. Pour les marques comme pour les médecins, la promesse devra être mesurable, personnalisée et démontrable.

Dr Pierre Bonetti

Médecin esthétique et régénératif, expert en longévité cutanée. Formé à Paris et Lyon, il a exercé à Genève et développe une approche fondée sur le Skin Span, la médecine régénérative et la préservation durable des fonctions biologiques de la peau
